Destination : 138 , Sportez-vous bien


Aplomb

Faire face à la paroi. Ne pas regarder la mer, en contrebas, très loin. Ne pas écouter le chant des mouettes, ni celui des sirènes. Rester concentré : toujours au moins trois appuis, chercher l'équilibre, le contact, éviter la volte-face, forcement fatale. Oublier la douleur dans les mains, la tétanie des épaules, la sueur qui brouille la vision. Ne surtout pas écouter cette envie qui bat dans les oreilles : tout lâcher, faire le grand saut, s'abandonner à la pesanteur. Non, au contraire, s'accrocher, se cramponner, toujours au plus près, même si la montée est ardue, même si le coeur est lourd, même si la vie ne tient qu'à un fil.



L'univers alentour est minéral, hostile, entrelacs de lignes sans tendresse et le silence vertical, cassant comme un diamant, blesse les tympans. La lumière l'aveugle, qui éclabousse la falaise de dorures de mer.



Dans le face à face avec la muraille, l'homme joue une lutte à mort, pile contre face, pierre contre pierre, dans une étrange parenté, presque une gémellité. Le plus tendre des deux n'est peut-être pas celui qu'on croit. Qui va gagner ? Il pourrait parier sans peine, à trois contre un.



L'homme, tout en grimpant, regarde fixement les herbes chétives qui percent la roche et résistent au vent et à l'érosion, comme si elles étaient puissamment enracinées. Surprenant, quand même, cette tendance du chiendent à survivre. Il dit chiendent, parce qu'il ne connaît pas le nom des plantes. Mais le chiendent, ça lui parle, il lui associe une maxime improvisée, en surplomb, qui lui semble gravée dans le roc : oui, la vie est bien une chienne qui te dévore



Il rapproche son visage du mur, il est tellement près que tout devient flou et se brouille. A moins que ça ne soit le vent qui lui pique les yeux ? Les dessins des lichens semblent de troublantes images du test de Rorschach. Derrière ce qu'il voit, derrière l'apparence, il tente de distinguer la face cachée, l'envers du décor, et l'autre face de la médaille, le corps avec le désir qui fouaille le ventre, comme le vent lui décoiffe le cerveau.



Mais le miroir est déformant, ses larmes dessinent des prismes qui éclatent la réalité en mille bouts tranchants. Il ne parvient pas à prendre du champ, ni de la hauteur, bien qu'il soit déjà à mi-pente.



Il cale son pied dans une aspérité, et pense à ce paradoxe : ici, l'aspérité est une aide, un support qui le fait avancer, alors que dans la vie, il trébuche sans fin, se heurtant la tête contre ses parois internes, lisses et verticales ou pleines de prises, peu importe.



L'homme se recule un peu, se demandant jusqu'où il peut se déséquilibrer sans chuter.



Le vent l'ébouriffe encore, une mouette ricane, et il reprend pied : il est arrivé au sommet, sans même s'en rendre compte.



Il respire, puis sourit.



Finalement, la vie n'est pas si grave, vue de haut.





Christine C.